lundi 25 avril 2011

REDECOUVERTE DE "OEUVRES POUR CHIENS" DE ROLAND SABATIER


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Roland Sabatier
OEUVRES POUR CHIENS (1991)
Acrylique sur dix-neuf toiles et objets divers définis comme autant d’oeuvres hypergraphiques et infinitésimales. Participations des chiens des visiteurs et des pompiers de la ville de Nice. L’ensemble intègre le «Fichier international des chiens perdus dans la réaction culturelle» et «L’oeuvre de pédagogie esthétique pour chiens» réalisée par l’auteur le 25 septembre 1991.
Installation à la Galerie Artcade de Nice, du 25 septembre au 2 novembre 1991.

Il est une œuvre singulière de Roland Sabatier dont il m’a été permis de visionner les traces visuelles à plusieurs reprises et qui remonte déjà à 1991. Je dois dire que cette réalisation résonne étrangement en moi, car en préambule, l’auteur explicite en une aporie ensorcelante jetée aux maîtres venus accompagnés de leurs chiens : « si cette exposition vous surprend, ce n’est pas parce que vous ne pouvez pas la comprendre, c’est parce qu’elle n’a pas été conçue pour vous ».
Faisant intervenir la race canine, à la place du règne des hominidés, du végétal, enfin de tout ce qui ressort d’un organique ou d’un autre genre existant ou à inventer, ces dites Oeuvres pour chiens nous laissent songeurs à plus d’un titre, car Sabatier y introduit une nouvelle nourriture terrestre qui exclut tout le minéral qui nous rejoindra un jour. Les aboiements proliférants, répétitifs, incantatoires de ces quadrupèdes, considérés comme la mécanique et le support de sa réalisation visuelle et ô combien sonore, consentent à l’auteur de dresser un portrait d’une autre race, celle de la meute qui entoure encore le monde de l’art académique contemporain.
Malicieusement, l’auteur ajoute lors du vernissage et de sa présentation à la Galerie Artcade, en un mois de septembre méditerranéen, « qu’il espère ne pas être traité comme un chien. Un artiste moins rigoureux que moi dirait que cette exposition dépasse l’entendement humain pour appréhender l’entendement canin ».
L’ami le plus fidèle de l’homme, celui qui apparaît métaphoriquement dans les œuvres des maîtres du passé, sort de leur cadre figé, faisant directement son entrée dans la galerie elle-même – ce qui est tout de même une belle idée, une de ces idées jubilatoires si chères à Sabatier –, pour se métamorphoser en des supports et des matériaux vivants, de ceux qu’Isidore Isou avait inaugurés avec son Mobile vivant, un oiseau qui vécut quelque temps dans les salles du Salon Comparaisons en 1960, ou bien le poisson rouge et son aquarium présenté en 1962 dans le même salon parisien.
De toutes ces mécaniques en relation avec les descendants de la Louve fondatrice de Rome, Sabatier dresse un inventaire systématique aux allures naturellement loufoques, comme l’inconnu se présente à l’ordinaire : depuis la participation supertemporelle des chiens aux œuvres gustatives canines, en passant par le Fichier international des chiens perdus dans la réaction culturelle, ou encore des répliques de tableaux d’artistes de l’establishment culturel de l’époque où le compagnon d’Isou a ironiquement introduit la présence d’un chiot, ou encore, pour défier, certainement, leur disparition qu’il conçoit également, des œuvres cette fois-ci thérapeutiques.
Rien à voir avec les signes francs blancs et peints en réserve de sa post-écriture personnelle.
Ici, les spectateurs découvrent une mise en abîme éternelle du cri déchirant du genre de celui qui vocifère sans maîtriser le langage, de celui qui se trouve à l’orée de l’humanité, qui se construit et se détruit chaque jour, et nous donne en offrande un plat qui se mangera toujours chaud, un met composé d’œuvres aléchantes, provocatrices et bouleversantes, presque des anti-cosmogonies anthropologiques visuelles, enfin des idées d’ "anti-art" dans un monde où les installations les plus hardies ne pourront jamais rivaliser avec la scène culturelle et nietzschéenne du cheval bafoué que le philosophe veut secourir pour, peut-être, se sauver lui-même.

Comme le dit Isou au sujet du roman, mais appliqué, ici, au monde formel, celui-ci n’est jamais devenu que la cage à bêtes qu’il avait prophétisée.
Anne-Catherine Caron, Paris, le 25 avril 2011.